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vendredi 2 décembre 2016

Nymphéa à la dérive



Chapitre 1
Nymphéa à la dérive
              - Il faut savoir laisser des pauses s'étendre sur l'air du temps et s'attendre au Roi... leur dit grand-mère, avant de reprendre son livre là où elle l'avait laissé.
       - De quel Roi parles-tu ? lui demanda Maelys qui cherchait le signe d'un heureux présage sur le visage ridé de son aïeule.
       Réajustant ses lunettes, la vieille femme sourit et lui fit signe qu'elle n'allait pas tarder à le découvrir.
       En ce sordide matin d'automne nébuleux, Nymphéa glissa dans les eaux profondes d’une mer démontée et immonde qui devint son ennemi meurtrier. Le soleil s’était soudain caché. Comme une fleur, elle replia ses pétales opalins, réflexe pour se défendre des embruns. Son unique but était désormais de survivre à la surface, les yeux fixés sur le ciel immense, malmenée dans un combat intense. Iris des eaux calmes et fermées, elle se retrouvait désormais seule à lutter, perdue, contre un océan déchaîné et inconnu. Alors, elle se débattit de toutes ses forces pour ne pas sombrer dans l'abysse lugubre et sinistre, envahi de ténèbres et de créatures abjectes qui voulaient l'entraîner dans leur folie destructrice et mortelle. Elle était seule face à son désespoir, seule à lutter face aux interminables mouvements des vagues qui la submergeaient et l'emportaient chaque fois plus loin vers le large et le fond, lui coupant le souffle et l'oppressant sans compassion. Pourtant, elle recherchait inlassablement la source de La Vie, profonde, infinie et emprunte d’une plénitude parfaite : celle qui lui ferait retrouver son paradis perdu et lui redonnerait la joie immense et pure de ses années d'innocence ; celle qui lui transmettrait toutes les forces nécessaires pour résister à cet océan putride et à ses flots impétueux qui l'accablaient en s'abattant sans répit sur elle. Bien qu'environnée par les eaux, elle éprouvait une soif intérieure infinie, une impression que la vie était bien au-delà que ce qu'elle pouvait percevoir ou de ce qu’elle avait pu entendre des autres. Cet océan infâme était tellement corrompu ! Elle savait qu'elle ne pouvait sensément s'y abreuver sans en être affectée, ni logiquement s'y abandonner sans trouver une issue fatale. Cette réelle et intense soif d'absolu et de paix intérieure l'habitait et elle savait intuitivement et pertinemment qu'il existait quelque part l'Amour parfait, au delà de tout ce que ses congénères pouvaient dire ou faire, au delà de toute sagesse humaine, de toute pensée religieuse, de tous les artifices de ce monde qu'elle abhorrait soudain avec colère. Elle ne savait où chercher, mais tout son être aspirait après. Après quoi ? Elle ne le savait pas…
       Le ciel houleux, chargé de nuages noirs, lui cachait toute lueur d'espoir. Ballotée par les vagues, elle parvenait toutefois à reprendre son souffle et à se battre contre ces bas-fonds de perplexité et de découragement. Elle avait des certitudes, des convictions fortes et  intuitives qui ne venaient ni de son éducation, ni de quelconque philosophie apprise dans les livres. Elle se sentait comme une extra-terrestre, comme si elle avait été parachutée dans un monde qui n'était pas le sien, comme une amnésique qui essayait de se souvenir et qui marchait à tâtons pour trouver LA porte de sortie... Elle ne voulait pas ressembler à ses amies en se noyant dans l'alcool ou en disparaissant sous des nuages psychotropes et toxiques. Elle ne voulait pas livrer son corps à la dépravation ni s'agiter comme un pantin grotesque au son de rythmes endiablés, telle une marionnette captive et insensée. Non, elle se refusait à être l’esclave de toute substance et ne se serait jamais abandonnée dans les bras du premier venu. Elle voulait entendre LA Vérité, elle voulait la découvrir et la vivre pleinement. Sa soif d'absolu la préserva du gouffre de cette mer immonde, car elle savait viscéralement que ce qu'elle recherchait se trouvait au delà de cet océan infâme, au delà même de cette terre abritant le meilleur comme le pire, au delà de cet univers et du temps. Avec la rage de l’espoir et son amour passionné pour la vie, elle s'accrocha donc de toutes ses forces pour trouver LA Vérité parmi toutes les vérités. Logiquement, il devait bien exister un chemin pour y parvenir, un seul chemin, un seul sillage au cœur de ce sombre océan oppressant…
       Et soudain, sans présage, ni raison apparente, un parhélie apparut pendant quelques secondes hors du temps, se reflétant sur les eaux. L'océan se calma instantanément, comme s'il eut été prodigieusement transformé en un lac impassible et muet. Le soleil perça les nuages menaçants et vint caresser son visage marqué par la lutte et les embruns. C'était comme une trêve inattendue et inexpliquée, un miracle de paix au cœur de la tourmente, un cadeau céleste, un mystère qu'elle ne chercha pas à comprendre mais qu'elle accepta avec soulagement et émerveillement. Doucement, elle se laissa flotter au gré des courants indolents, un peu plus près du rivage salé, le corps marqué et épuisé.
       C'est alors qu'elle entendit une barque s'approcher soudainement, dans un clapotis joyeux et cadencé. Un jeune homme ramait dans sa direction et la fit monter à bord précipitamment. Il l'avait aperçue au loin et avait été attiré par sa beauté, malgré son apparence extérieure de fleur fanée, abandonnée aux éléments déchainés. Qu'avait-il vu en elle ? Qui était-il pour s'arrêter sur une pauvre créature lasse et ballotée par la tempête ? Un survivant de conte chevaleresque, généreux, héroïque et romanesque ? Un prince charmant venu sauver sa damoiselle du tourment et ranimer sa belle aux flots stagnants ? Elle se posa mille questions, mais finit par embarquer dans sa fragile chaloupe. Elle en avait assez de macérer dans cette eau, assez de se battre contre les flots ; elle rêvait d'autres horizons et de fuir cette réalité. Et ce prince charmeur arrivait à point nommé ! Il portait le nom d'un arbre millénaire et prometteur aux consonances salées, aux feuilles étincelantes sous le soleil, aux racines noueuses et résistantes. Le nom d'un arbre solitaire, ployant sous des fruits riches et parfumés, capable d'affronter les vents impétueux et révélant ses arômes au soleil de feu. Il s'appelait : Olivier.
       Soudain, sans saisir le sens de ses émois, Nymphéa sentit un élan de joie envahir tout son être et lui redonner toutes les forces nécessaires pour conquérir le monde à pas de géant. Évidement, ces considérations ne sont que les sentiments excessifs et arbitraires d'une adolescente de quinze ans qui s'emballe. Néanmoins, en cet instant d'euphorie hors du temps, lutte et fatigue s'évanouirent. Et l’amour, tel un vent délicieusement impétueux assécha cette vieille larme incandescente qui meurtrissait son cœur pour la changer en joyeuse et délirante allégresse. Que comprendre de l'amour lorsqu'il vous percute en plein cœur ? Pourtant, au premier regard, ils surent qu'ils s'aimeraient pour l’éternité ; tout en eux le criait. À cet instant, ils crurent que c'était un coup de foudre, mais découvrirent plus tard qu'en réalité, cette rencontre inattendue était un instant de grâce où la destinée divine avait rejoint leur réalité…
       Ensemble, ils projetèrent leurs rêves éblouis et apprirent à se connaître dans la nuit. Ils inventèrent leur histoire, le cœur rempli de joie et d’espoir ; ils se promirent fidélité pour le meilleur et pour le pire, par un pacte effectué sous les cieux, entre deux adolescents amoureux. De tendresse en gestes d'affections, leur amour grandit très vite telle une grenadille : cette liane grimpante et vigoureuse, porteuse de fruits de la passion évoluant dans une course de lumière et de jubilation. Leur amour s'adaptait et s'accrochait solidement à leurs deux cœurs, en un lien qui les enrichissait de toutes leurs différences. Ils étaient absolument complémentaires au point que Nymphéa avait l'impression d'avoir été créée pour lui, pour l'aimer, le magnifier et l'assister. Près de lui, elle se sentait sécurisée, comblée d'amour, de certitudes et d'espérance. Olivier était devenu le centre de ses préoccupations, de ses projets et de ses émotions. Rien d'autre n'avait plus d'importance… Portés par la mer et ses oscillations, les murmures et les rires de ces deux jeunes amants transis résonnèrent donc dans un doux clapotis. Ballottés dans leur vulnérable embarcation, ils négligèrent le cortège des saisons et voguèrent comme des flibustiers sur l'océan, insouciants.
       Mais deux ans plus tard, la tempête se leva à nouveau projetant encore la jeune fille dans la tourmente. Emportée par les flots, elle sombra vers les fonds abyssaux : nouvelle lutte contre l’océan, rude bataille, combat exténuant ! Découragée, Nymphéa ne pouvait s'empêcher de douter de l'avenir et de se demander si cette idylle résisterait sans fin aux épreuves de la vie et du temps.
       - Oh, non ! s'exclama Joy en interrompant sa grand-mère. Cela ne cessera-t-il donc jamais ?
       La veille femme lui sourit et poursuivit son récit, les mots se bousculant soudain dans sa bouche, s'agitant comme des farandoles sur papier froissé, comme s'ils étaient ballotés par les vagues d'un sombre passé. Sa lecture prit l'allure d'une course contre le temps, comme si elle lançait des mots sur les ailes du vent pour fuir le désespoir et rapidement dénouer des écheveaux de nuages noirs :
       Quelqu’un détenait-il la clé du bonheur, le mode d’emploi pour construire solidement un couple sain et épanoui ? Quelle était LA réponse à son monde qui chancelait et chavirait comme un bateau ivre ? Pourraient-ils être heureux et vieillir ensemble ? Elle avait beau espérer et aimer Olivier avec passion, leurs lendemains lui semblaient irrémédiablement hasardeux. Surnageant en plein brouillard, elle s'épuisait en s'accrochant à des espoirs qui semblaient illusoires. Son âme tourmentée recherchait l’Amour et la paix absolue, un terrain solide sur lequel construire sa vie d’adulte en toute sécurité, mais elle avait l'impression de s’enfoncer dans des marais d'accablement et d’incertitudes. La vie qu'elle aimait tant semblait lui échapper… Elle rêvait pourtant de vivre pleinement, de tout partager avec Olivier, de fonder un foyer et d'avoir des bébés, mais ses rêves semblaient s’évaporer à mesure qu'elle avançait au cœur de cette interminable tempête.
       Son bien-aimé ne la perdit néanmoins pas de vue et  s’accrocha comme il put. De toutes ses forces, il rama, de toute son âme, il espéra ; même si son amour passionné ne pouvait la sauver, il luttait pour rester près d'elle et l'encourager. Malgré toutes ses bonnes intensions et bien qu’il donnât tout ce qu'il avait, il ne pouvait pas aller au-delà de ses limites et de ses possibilités. Son amour immense ne suffisait pas à triompher des obstacles et des tempêtes… le combat était titanesque ! Une nuit pourtant, alors que dans le ciel ténébreux, les nuages filaient, orageux, Nymphéa sombra, épuisée, dans un profond sommeil cauchemardesque. Elle se vit, vêtue d’un léger voile blafard, dans le silence et l’horreur des ténèbres, allongée - scène funèbre - le dos contre le sol humide d'une tombe à ciel ouvert. Angoissée, elle sentit son âme la quitter et du fond de la fosse s’envoler. L’effroi déchira ses entrailles et lui inspira de tristes funérailles. Son âme flottait au-dessus d'elle, légère. Pourtant encore liée à son corps éphémère, elle semblait s’en détacher lentement pour aller se perdre dans le néant. Ce gouffre, c’était l’enfer qui l’aspirait comme un trou noir lui arrachant toute trace d'espoir. Voulant échapper à ses griffes et à son attraction cruelle et sordide, elle hurla pour éviter le pire…
       Grand-mère marqua une pause comme pour reprendre son souffle et marquer le suspens. Tournant doucement la page de son ouvrage, elle fit glisser ses doigts ridés sur le papier glacé qui semblait maintenant enluminé de l'encre bleue d'autres cieux.
       - Pourquoi cette page semble-t-elle neuve ? fit Maelys éberluée.
       - Et pourquoi semble-t-elle à la fois si paisible et illuminée ? renchérit sa sœur.
       La vieille femme sourit mystérieusement avant de poursuivre son récit :
       De toutes ses forces, Nymphéa voulait encore croire au triomphe de l’espoir, alors un cri terrible sortit de sa bouche :
       - Non, je ne veux pas mourir ! 
       Un choc percuta alors soudain son corps, comme l'aurait fait une énorme décharge électrique. Un prodige vint la ravir : son âme retomba brutalement dans son corps, repoussant avec violence la mort. Elle se réveilla, fortement troublée par ces eaux glacées, mais bel et bien ressuscitée. Son cauchemar était terminé, les vagues s’étaient de nouveau calmées. Olivier l’attendait, hébété, dans le silence de la mer apaisée. Avant même qu’elle n’ait eu la force et le temps de remonter dans sa fragile chaloupe, un autre bateau était apparu à la proue. C’était un pêcheur qui, s'approchant d'eux, leur apporta sans façon une parole de vie et de passion, contenant toutes les réponses à leurs questions et à leurs problèmes LA solution, un remède pour les sauver, des bras divins où s'abandonner. Ils étaient si fatigués et lassés de ce monde qu'ils ne rechignèrent pas à être rapidement arrachés à leur triste sort ; ils aspiraient tant après le vrai repos ! Alors, comme une fleur qui éclot, Nymphéa se sentit naître de nouveau. Le cri de leurs cœurs lancé tel un  SOS  avait déchiré les ténèbres épaisses ; il avait atteint le plus grand des sauveteurs qui les avait arrachés de la mort. Du haut des cieux, il étendit sa main, les saisit et les délivra des eaux saumâtres. Ce fut un moment prodigieux, intemporel et glorieux. Une joie ineffable les envahit, ils étaient enfin sauvés et délivrés de ce monde cruel et sordide. Ils avaient enfin trouvé Le Chemin pour sortir du chaos, La Porte s'ouvrant sur une autre réalité, La Vérité tant désirée, La Vie, la vraie source infinie qui les comblerait de paix et de joie absolus !
       Grand-mère plongea son regard éclairé dans les yeux de ses petites filles, émues. Elles comprenaient maintenant pourquoi les pages, même si elles se suivaient, n'étaient pas toutes les mêmes. Car certaines étaient écrites à l'encre noire du désespoir, alors que d'autres brillaient de mille feux d'une gloire qui les dépassait… Certaines étaient froissées parce qu'elles avaient été baignées de larmes, alors que d'autres resplendissaient de douceur et de paix.
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